Même les rats sauvages peuvent être apprivoisés. Ou l'histoire de Latude

 

De nombreux prisonniers eurent pour compagnons nos amis les rats. Le plus célèbre d'entre eux fut Latude (1725-1805) qui, à la suite de démêlés avec Mme de Pompadour, passa 35 ans dans les cachots de Vincennes , la Bastille, au Châtelet et à Charenton. Ses évasions spectaculaires sont entrées dans la légende.et dans ses mémoires il raconte ses relations avec les rats : "Longtemps, j'avais compté dans le nombre de mes maux physiques le tourment d'être inquiété sans cesse par une foule de ras qui venaient chercher un asile et de pâture sur ma paille. Quelquefois, lorsque je dormais, ils couraient sur mon visage et, plusieurs fois, ils me causèrent en me mordant , les douleurs les plus aiguës. Hors d'état de vivre avec eux, je conçus le projet de m'en faire des amis. Bientôt, ils daignèrent m'admettre parmi eux et je leur ai dû quelques heureux moments pendant les longues années de mon informtune. Je vais apprnedre comment s'établit et se forma cette société. Etant dans cette attitude, un jour, je vis apparaître à l'autre extrémité de la meurtrière un gros rat. Je l'appelai, il me regarda sans montrer aucune crainte; je lui jetai doucement un peu de pain et j'eus soin de ne pas l'effrayer par un mouvement trop vif. Il vint, prit le morceau de pain et alla le manger un peu plus loin, puis paru m'en demander un second; je lui jetai, mais plus près; un troisième, encore davantage, et ainsi de plusieurs autres. Ce manège dura tant que jeus du pain à donner, car après avoir satisfait son appétit, il mit dans un trou tous les petits morceaux qu'il ne mangea pas. Le lendemain, il revint, je fus aussi généreux; je joignis même un peu de viande qu'il parut trouver meilleure que le pain; cette fois il mangea en ma présence, ce qu'il n'avait pas fait la veille. Le troisième jour, il s'était familiarisé assez avec moi pour venir prendre entre mes doigts ce que je lui présentais. J'ignore où était auparavant sa demeure, mais il parut vouloir en changer pour se rapprocher de moi, il apreçut de chacun des deux côtés de la meurtrière un trou assez profond, il les examina tous deux et fixa son domicile dans celui de droite qui lui parut le plus commode. Le cinquième jour, pour la première fois il vint y coucher. Le lendemain il me rendit sa visite de très grand matin, je lui donnai à déjeuner, quand il eut bien mangé il me quitta et je ne le revis pas jusqu'au jour suivant, où, il vint comme de coutume. Je m'aperçus lorsqu'il sortit de son trou qu'il n'y était pas seul, je vis une femelle qui ne montrait que sa t^te et qui semblait épier ce que nous faisions ensembles. J'eus beau l'appeler, lui jeter du pain, de la viande, elle paraissait beaucoup plus timide et ne vint pas d'abord les chercher, cependant peu à peu elle se hasarda à sortir de son trou et à prendre ce que je plaçais au milieu du chemin; quelquefois, elle se disputait avec le mâle et, lorsqu'elle avait été plus adroite ou plus forte, elle fuyait dans sa retraite et emportait ce qu'elle avait attrapé; le premier, dans ce cas, venait se consoler près de moi et, pour la punir il mangeait ce que je lui avais donné assez loin du trou pour qu'elle n'osât pas venir lui disputer, mais en affectant toutefois de le lui montrer pour la braver. Il s'asseyait alors sur la partie postérieure de son corps et tenait, comme les singes avec les deux pattes de devant le pain ou la viande qu'il grignotait avec un air de fierté.

Un jour, cependant, l'amour propre de la femelle l'emportant sans doute sur sa retenue, elle s'élança et parvint à saisir avec ses dents le morceau que le mâle tenait toujours entre les siennes. Aucun des deux ne lâcha prise et tous deux descendirent de cette manière dans leur trou, où la femelle, qui en était plus près, entraîna le mâle après elle. Dès qu'on m'eut apporté à dîner, ce jour-là, j'appelais mes compagnons, le mâle accourut et la femelle, comme à l'ordinaire, n'approcha que lentement et avec timidité, enfin, cependant elle se décida à venir jusqu'à moi et s'habitua bientôt alors à manger dans ma main. Quelques temps après, il s'en présenta un 3ème : celui-ci fit moins de cérémonie, ddès sa seconde visite, il fut de la famille et parut s'en trouver si bien qu'il voulut que ses camarades partageassent mon amitié et mes faveurs, le lendemain, il vint accompagné de deux autres. Ceux ci, dans le courant de la semaine, en amenèrent 5; de sorte que, dans moins de 15 Jours, notre société fut composée de 10 gros rats et de moi. Je leur donnai à chacun un nom, il ne tardèrent pas à le retenir et à se reconnaître quand je les appelais; ils venaient manger avec moi dans le plat ou sur mon assiette, mais je me retrouvais assez mal de cette licence et je fus forcé de leur mettre un couvert à part pour éviter leur malpropreté.

Je les avais tellement apprivoisés qu'ils se laissaient gratter sous le cou et paraissait y trouver du plaisir; mais jamais ils ne voulurent se laisser toucher le dos. Quelquefois, je m'amusais à les faire jouer et à jouer avec eux; tantôt je leur jetais un morceau très chaud, les plus pressés couraient dessus, se brûlaient, criaient, le lâchaient, tandis que les moins gourmands, qui avaient attendu, ne le prenait que lorsqu'il était refroidit, et se sauvaient dans un coin où ils le partageaient; tantôt je tenais suspendus de la viande ou du pain pour les faire sauter après. Il y avait une femelle que j'avais appelé Rapino-Hirondelle : je me plaisais extrêmement à l'habituer à ce genre d'exercice; elle était si sûre de sa supériorité sur les autres qu'elle ne daignait pas se jeter sur ce que je leur présentais; elle se mettait dans la même posture qu'un chien qui tenait une pièce de gibier en arrêt, elle laissait sauter celui qui courait après le morceau et, au moment où il l'avait atteint, elle s'élançait et le lui prenait en l'air dans son museau. Malheur à lui si elle ne le saisissait pas, car alors elle ne manquait jamais de le saisir au cou et de le percer avec ses dents aussi aiguës que des aiguilles. La douleur le faisait crier, il lâchait sa proie sur laquelle Rapino-Hirondelle se jetait, et le pauvre diable n'avait pour lui que les blessures qu'elle lui avaient faites.